Delgrès « 4:00 AM » – Jazz In Marciac – 28/07/2021

En 2019, sous ce même chapiteau, avec un premier album intitulé « Mo Jodi » nominé aux Victoires de la musique, le trio Delgrès avait littéralement cassé la baraque et enchanté le festival, malgré l’heure tardive. Leur nom, ils le doivent à Louis Delgrès, un colonel d’infanterie de l’armée française qui a préféré la mort à la captivité après s’être rebellé contre les troupes napoléoniennes venues rétablir l’esclavage. Ce héros oublié de la Guadeloupe est venu murmurer à l’âme de Pascal Danae le fondateur/compositeur/guitariste du groupe, des chants de lutte et d’espoir, quelque chose d’ancré dans le blues avec le créole pour base et la Louisiane pour horizon, mâtiné d’urbain et de rock saturé et métallique. Ils reviennent ce soir avec leur second opus intitulé : 4:00 AM; c’est à dire « 4 ed maten », 4 heures du matin, l’heure à laquelle se lèvent les exploités, les travailleurs les invisibles, les oubliés. «Encore un peu plus de temps, encore un peu moins d’argent» martèle le premier morceau. La veine est la même, le sang aussi coloré, des compositions intenses et riches en émotions, un rythme permanent, fracassant et frontal, un son assez unique croisement de rock, de blues et de nuances antillaises, le tout chanté en créole. Le propos est volontairement expressionniste, il raconte des histoires de gens simples, parfois perdus dans la grande spirale du monde, ou désespères, des petits héros, de ceux que l’on méprise parfois, des indispensables sous payés, à la vie rugueuse et pas simple. 
C’est étrange comme cela résonne en écho avec ce qui se passe à l’heure actuelle «les indispensables, les travailleurs de première ligne». Le concert est à la fois revendicatif mais politique aussi, parce qu’universel, lié avec ceux qui se lèvent à 4:00 AM pour que la société tourne un peu moins mal. La petite histoire rejoint la grande, toujours ! Cette « réalité qui se rappelle à ces petits bouts de caillou », comme le dit Pascal Danaë, c’est celle d’un « drame humain lié à la course au profit à court terme », qu’on retrouve en tout temps et tout point du globe, comme le souligne Rafgee. Delgrès monte donc au front avec ses armes à lui : une musique forte, joyeuse, éraillée, remuante, solaire, tellurique. La puissance est le maître mot de leur jeu, mais les changements de rythme, de couleur sont monnaie courante. Quelques morceaux plus intimistes, se faufilent, des riffs de guitares délicats soutiennent des propos d’enfant. Pascal Danae est un vrai guitar-héros, inventif et rageur, qui sait écrire, relancer, soutenir, créer de l’émotion. La douceur de Se mo la ou de la Penn se pare tout de même de puissance par exemple. Rafgee, au soubassophone (ou sousaphone) lui, est le son brut et chaud qui fait marcher même les paumes, au pas de l’espoir ! Il tient souvent des notes basses en continuum comme un vrombissement d’éléphant qui secoue le ventre ou bien des scansions bougonnes, granuleuses, avec en filigrane des rythmes amérindiens très charnels, les pieds dans la terre, les poings serrés et la tête dans le ciel étoilé. Un gros cœur qui bat, un crapaud puissant qui vrombit. Baptiste Brondy à la batterie et aux pads électroniques est le pouls de ce blues organique, rageur et affolé, d’une efficacité implacable, il mêle par instant sa voix en tonalités hautes à la voix chaude de Pascal Danae. L’intéressant chez Delgrès c’est qu’ils arrivent à tenir deux bouts à première vue éloignés sans les affadir…. Du créole pas gnangnan et seulement folklorique… du rock pas seulement centré sur la force des décibels. Ce qui les lie c’est le blues, ce chant universel, un soupçon de vaudou et sans doute un cœur gros comme ça. Avec leur son si singulier, ils arrivent à montrer qu’on peut défendre une cause, un peuple et des valeurs sans tristesse et sans amertumes. Sans oublis non plus. Comme le dit le guitariste «qui c’est qui frappe à la porte, c’est le monde !!» Il n’a pas fini de frapper et Delgrès pas fini de le chanter.

Avec « Mo Jodi » (2018), le trio Delgres présentait une originale formule bluesy faisant converger les cultures du Mississippi, de la Louisiane et de la Guadeloupe, comme une version caraïbe des Black Keys, avec l’énergie d’une fanfare créole. Guitare marécageuse, pulsation heurtée du soubassophone : un brassage pop épicé et déraciné, rural et urbain à la fois, pour panser les plaies d’un passé colonial mal refermées, et qui embrasse la révolte et la mélancolie d’un prolétariat soumis aux cadences infernales et de ceux déjà debout à 4 Ed Maten.

 

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Texte : © Annie Robert
Photos : © Thierry Dubuc : Cliquez ici
Lieu : Marciac, (FRANCE) | 28/07/2021

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