E. Parisien / V. Peirani – L’ Astrada Marciac – 17.09.2020

 

 

    Un grand tissu rouge qui dégringole des cintres et s’étale doucement sur la scène, des ampoules cuivrées et délicates : nous y voici.
Le soyeux des souliers qui glissent sur la piste, le chiffonné des tissus frôlés, la sensualité des bras qui enserrent, la puissante élégance, et l’indéniable mélancolie du Tango s’incarnent dans cet « Abrazo » déroulé ce soir pour nous à L’Astrada de Marciac par Vincent Peirani ( accordéon ) et Emile Parisien ( sax soprano ).

Pas de danseurs mais deux musiciens d’exception dans leurs volutes jouées. Du tango mais pas que… un peu plus que… autrement que…

    Quel étrange paradoxe…. Alors que nous sommes masqués, parqués, éloignés les uns des autres, distanciés, suspicieux parfois, inquiets le plus souvent, c’est à travers le Tango que nous reprenons oreilles et espoir, un tango qu’ils revisitent avec une singularité qui fait leur force.
S’enlacer, s’étreindre, se lover, s’embrasser, se serrer, s’accoler, tout ce que nous ne pouvons plus ou pas vraiment faire s’offre à nous, quelques instants, puissamment, sans freins et avec l’ inventivité du diable.
Même leur duo relève du Tango, deux étranges oiseaux dont on ne sait qui mène la danse. L’un, grand et assis, impavide terrien derrière son accordéon massif et sombre, solide dans la tenue de la rythmique mais capable à tout moment de fulgurances inattendues, de légèreté nostalgique, d’un lamento puissant mais aussi de taquineries. Ses doigt claquent sur la nacre pour marteler un tempo énergique ou une mélodie naissante.
L’autre est un héron perché, vacillant sur un pied, s’accrochant en boucles joyeuses ou tristes dans les cintres, faisant s’envoler la mélodie, dans des improvisations échevelées et maîtrisées. Un cadre contraint, celui du style musical ne les gêne en rien, ils s’en amusent, le contournent, le détournent…
Ils se connaissent si bien, ont tellement joué ensemble qu’ils peuvent s’appuyer sans crainte l’un sur l’autre comme un vrai couple de tango, jumeaux jusqu’au bout, enroulés comme les spirales de l’ADN. Et leur musique coule au centre, limpide et évidente, faisant circuler le thème ou le tempo de l’un à l’autre.

    Ils n’ont pas choisi de faire un hommage à un compositeur en particulier mais à un style. Et ils le font avec l’inventivité qu’on leur connaît… deux compositions d’Astor Piazzolla, ( le maître!) une autre de Xavier Cugat . Et puis The Crave , une composition du pianiste et chef d’orchestre américain Jelly Roll Morton, complètement chamboulée, extravagante qui commence en tango et dans un invisible glissement se termine en Ragtime swing…. Du grand art… et de la virtuosité bien sûr mais sans esbroufe, au service d’un beau propos, leur marque de fabrique.

    Une composition d’Emile « Memento », tendre , presque douloureuse, une autre de Vincent « Nouschka » viendront ensuite, avec juste ce qu’il faut de décalage, faisant tendre l’oreille, douter et s’étonner. Et puis savourer le moment, dans les bracelets du sax pour se retrouver presque à l’unisson pour une dernière caresse.
Un morceau de Tomás Gubitsch, nous fera même goûter à un tango rock et valse musette.. Et le morceau de rappel lorgnera du côté du tango – gavotte avec claquements de doigts et complicité du public. Un renouvellement du genre, facétieux et tellement réussi.

    Qui peut dire ce que crée la musique ? Du beau, de l’inventivité, du don généreux ? En tous cas et pour le moins, du lien, encore du lien, entre le public et les interprètes, le moment suspendu, une pause dans les frustrations et les peurs… c’était le cas ce soir là.
Après des mois d’absences, de sièges vides et d’inquiétudes pérennes, pouvoir s’enlacer, s’étreindre, se lover, s’embrasser, se serrer, s’accoler, même de loin et de si près…la beauté de cet Abrazo offerte par ces deux musiciens d’exception ( l’émotion est proportionnelle à leur créativité) nous relance dans le vivant… !! Merci à eux et à leur incroyable talent. Ça fait tellement de bien !!

NB : une mention particulière au technicien lumière pour son travail délicat et abouti…

 

Le site officiel : www.lastrada-marciac.com
Photos : © Laurent Sabathé
Texte : © Annie Robert
Lieu : L’Astrada (Marciac, FRANCE) | 17/09/2020

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