Petite histoire des origines du Jazz

Contexte Historique

Dès le XVIème siècle, les colons espagnols et portugais envahissent le Nouveau Monde et les conquistadores exterminent la plupart des autochtones, nommés « Indiens » par Christophe Colomb lorsqu’il arrive aux Bahamas, pensant avoir accosté en Inde (il n’y avait pas les GPS à l’époque). Des civilisations entières d’incas et d’aztèques disparaissent. Les survivants sont réduits en esclavages et, s’ils ne sont pas tués par les maladies apportées par les européens, ils succombent au travail forcé (un certain nombre d’entre eux vont jusqu’à se suicider pour échapper à leur condition). Les missionnaires espagnols s’opposent alors à cet esclavage et soumettent l’idée d’importer en Amérique les captifs noirs d’Afrique, à priori plus puissants et plus résistants. C’est le début de la traite négrière, organisée entre autre par Charles Quint, roi d’Espagne. À noter par ailleurs que beaucoup de britanniques fuient la persécution religieuse et s’expatrient vers le Nouveau Monde durant cette même période.

Dans les années 1640, alors que les Français et les Anglais sont les acteurs principaux sur la scène de la colonisation, le commerce triangulaire d’esclaves s’organise à Boston (fondée par les puritains anglais qui ont fui leur pays). Des Indigènes africains sont amenés par bateau à la Barbade dans des conditions inhumaines et ceux qui y survivent sont échangés comme de la marchandise contre du sel, du sucre, du rhum, du tabac, etc… On compte environ trois millions d’esclaves importés d’Afrique au XVIIème siècle.

Au XVIIIème, l’Espagne contrôle une grande partie de l’Amérique du Nord. Les conflits anglo-français prennent de l’ampleur et les Français sont contraints de céder du terrain, notamment à la fin de la guerre de Sept Ans. En 1775 commence l’Insurrection (les taxes sur le thé, le sucre et autre au gouvernement britannique, ça va un moment) et, avec l’aide de la France, les patriotes américains obtiennent l’Indépendance de l’Amérique. La Constitution des États-Unis d’Amérique est adoptée en 1787 et Georges Washington est élu premier Président des treize états-membres. La traite négrière se poursuit : environ sept millions d’esclaves sont importés d’Afrique durant ce siècle.

 

Naissance des mouvements musicaux afro-américains

Le début du XIXème voit l’abolition de l’esclavage dans tous les états du Nord à l’exception du New Jersey. Des conflits naissent entre le Nord et le Sud des États-Unis à ce sujet. Une guerre civile, inévitable, éclate entre les confédérés du Sud et les nordistes de l’Union en 1861. C’est la Guerre de Sécession. Après la victoire du Nord, mené par Abraham Lincoln, l’esclavage ainsi que l’importation d’esclaves sont officiellement prohibés. Malgré cela, quatre millions d’esclaves sont encore introduits illégalement en Amérique.

Avant cette guerre civile, chez les esclaves, on assiste à l’apparition de chants profanes ou religieux, appelés « work songs », qui les aident à supporter le travail dans les champs. Ce sont ces mêmes work-songs qui vont donner naissance au Negro-Spiritual, dont nous parlerons plus bas. Les années 1840 voient l’émergence des « minstrel shows », troupes itinérantes de comédiens blancs, maquillés de noir et vêtus de guenilles voyantes, qui se moquent outrageusement des Noirs du Sud travaillant dans les plantations. En réaction, à partir de l’émancipation des esclaves, des minstrels noirs vont également défiler dans les rues, parodiant les minstrels blancs. D’excellents « brass bands » prennent de l’ampleur avec notamment Patrick S. Gilmore et John Philip Sousa et reprennent des marches semi-militaires comme des airs populaires ou des extraits d’opéras. En 1885, les « cake-walk », venant de l’esclavage, sont dansés sur des rythmes syncopés précurseurs d’un des genres à l’origine du Jazz : le Ragtime.

Au XXème siècle, trois genres surplombent le paysage musical des États-Unis et sont aujourd’hui considérés comme les principales racines du Jazz : le Gospel, le Blues et le Ragtime. Ce dernier, essentiellement joué au piano, a une grande popularité au début du siècle. À la Nouvelle-Orléans, deux types d’orchestres se distinguent : les fanfares de rue, ou « brass-bands », et les orchestres de danse, qui interprètent essentiellement une musique syncopée aux accents de Blues et de Ragtime, mais que l’on n’appelle pas encore « Jazz ». C’est l’apparition des phonographes qui va permettre la diffusion de cette nouvelle musique : en 1917, le quintet Original Dixieland Jass Band enregistre Livery Stable Blues, son premier disque : c’est la naissance officielle du Jazz.

🎧 Écouter « Livery Stable Blues » – Original Dixieland Jass Band

Des genres qui ont influencé le Jazz, on en distingue majoritairement trois, on l’a dit. Tout d’abord, le Gospel. Apparu au XVIIIème siècle, son nom est tiré du vieil anglais « godspell », qui signifie « évangile ». Il tire ses racines du Negro-Spiritual, chant religieux inspiré lui-même des « work-songs », on l’a vu, et dont l’émergence est liée à celle des Églises Noires. Le Gospel est, pour ses interprètes, un moyen de communion avec Dieu. Il a été popularisé durant la période du Grand Réveil, révolution spirituelle qui a notamment permis aux esclaves noirs privés de leurs racines et de leurs familles de découvrir la Bible et l’enseignement du christianisme. Ces derniers s’approprient cette culture car ils s’identifient à l’histoire du peuple juif racontée dans le Nouveau Testament, et chantent des prières louant le Seigneur et rêvant d’une Terre Promise : le Canada, où l’esclavage est interdit. Après l’abolition de l’esclavage, dans les universités, des groupes vocaux se forment et leurs membres reprennent les chansons de leurs ancêtres afin de raconter leur histoire à tous ceux qui les écoutent.
Si le Negro-Spiritual est uniquement vocal, le Gospel, lui, y ajoutera une dimension instrumentale, avec des instruments comme le piano, la guitare, l’orgue, mais aussi des percussions corporelles (claquement de mains, mouvements du corps, etc.). De la genèse du Gospel, on ne trouve malheureusement que très peu d’archives, à l’exception de celles du Dinwiddie Coloured Quartet, groupe emblématique de ce genre, qui a pu enregistrer entre autre Gabriel’s Trumpet en 1902.

🎧 Écouter « Gabriel’s Trumpet » – Dinwiddie Coloured Quartet

Intéressons-nous de plus près au Ragtime. Selon les spécialistes, ce genre serait né de la transposition pianistique du cake-walk (que l’on a vu plus haut). L’hypothèse la plus connue explique que le mot Rag, signifiant « chiffon », « lambeau », « haillon » décrirait un genre au temps syncopé, déchiqueté, mis en pièce (a ragged time). À la différence du Blues, qui était également majoritairement diffusé à cette époque, le Ragtime est une musique entièrement composée et principalement jouée au piano. La main gauche exécute une « pompe » (alternance entre la basse et la quinte) tandis que la main droite joue une mélodie syncopée et les harmonies qui en découlent. Le représentant de ce genre musical qui a beaucoup influencé le Jazz est Scott Joplin, compositeur noir, qui a écrit des œuvres qui sont encore mondialement célèbres aujourd’hui, comme Maple Leaf Rag ou encore The Entertainer (enregistrées en 1902). 

🎧 Écouter « Maple Leaf Rag » – Scott Joplin

🎧 Écouter « The Entertainer » – Scott Joplin

Après la grande lueur d’espoir qu’a fait naître l’abolition de l’esclavage en 1865, une immense désillusion s’empare des Noirs-Américains : les Jim Crow Laws en 1977, le début de la Ségrégation Raciale, le lynchage, les violences policières… Les conditions de leur émancipation étaient bien différentes de celles qu’ils s’imaginaient. Un genre musical apparaît, issu de cette déprime collective : le Blues. Au commencement, le Blues avait une forme musicale libre : la guitare jouait un rythme obsédant en glissando grâce à un goulot de bouteille ou une lame de couteau promené.e sur les cordes tandis que l’auteur racontait en parlant plus qu’en chantant son désespoir dans un texte improvisé constitué de métaphores et dont les phrases n’avaient aucun lien entre elles. Petit à petit, le blues a développé des caractéristiques qui lui sont propres : structure en douze mesures et harmonies sur les Ier, IVème et Vème degrés de la gamme majeure. L’improvisation y joue un certain rôle. Le genre a conservé une mélancolie qui lui est propre et a même transmis aux générations futures l’expression « to got the blues », qui signifie « avoir le cafard ». Des premiers enregistrements de Blues, on retient par exemple Lonesome House Blues de Blind Lemon Jefferson en 1927 ou Revenue Man Blues de Charlie Patton en 1934.

🎧 Écouter « Lonesome House Blues » – Blind Lemon Jefferson

🎧 Écouter « Revenue Man Blues » – Charlie Patton

 

… Et le Jazz, dans tout ça ?

Il existe en réalité plusieurs formes de Jazz, que l’on identifie selon les périodes (New Orleans, Swing, Middle Jazz, Cool Jazz, Be-Bop, Hard-Bop, Jazz Fusion, Free Jazz, etc…). D’un point de vue du déroulement des morceaux, selon Philippe Baudouin, ceux-ci sont constitués, à la manière des chansons, de deux parties principales : d’abord le couplet, qui compte en général moins de mesures que le refrain (8 ou 16). Celui-ci est très utilisé dans le Jazz vocal mais extrêmement délaissé dans le Jazz instrumental. Beaucoup de morceaux les utilisent comme introduction. Vient ensuite le thème principal, aussi appelé refrain, thème sur lequel les jazzmen improvisent. Car, en réalité, l’improvisation est au Jazz ce que la complainte est au Blues : c’est son essence même. Du côté de la métrique, la dominante du Jazz est la mesure à 4 temps. Certains morceaux, issus de la musique populaire américaine, sont en réalité des valses transposées en 4/4 pour les besoins du swing. Car le Jazz est une musique avant tout syncopée et dansante, ceci lui vient du Ragtime. Concernant l’harmonie, celle-ci est généralement tonale, avec des accords enrichis de septième, neuvième, voire onzième et treizième, mais aussi modale. À noter qu’à ses débuts, le Jazz est tonal ; le Jazz modal apparaît plus tard.
Il serait impossible de citer ici toutes les figures emblématiques de ce genre car elles sont extrêmement nombreuses. On peut retenir Louis Armstrong, qui a réellement participé à toutes les évolutions du courant Jazz ; Charlie Parker, chef de file du Hard-Bop ; Ella Fitzgerald et Billie Holiday, chanteuses emblématiques du mouvement ; Miles Davis, chef de file du Cool Jazz…

🎧 Écouter « When the Saints Go Marching in » – Louis Armstrong

🎧 Écouter « Bebop » – Charlie Parker

🎧 Écouter « How High the Moon » – Ella Fitzgerald

🎧 Écouter « All of Me » – Billie Holiday

🎧 Écouter « Blue In Green » – Miles Davis

Aujourd’hui, le courant est porté entre autre par le contrebassiste Avishaï Cohen, le trompettiste Ibrahim Maalouf, ou encore le pianiste/claviériste Chick Corea (décédé ce 9 février dernier) et le trompettiste Winton Marsalis.

🎧 Écouter « Aurora » – Avishaï Cohen

🎧  Écouter « True Story » – Ibrahim Maalouf

🎧 Écouter « Spain » – Chick Corea

🎧 Écouter « Winter Wonderland » – Wynton Marsalis

Le Jazz est un genre musical libre et intemporel, né de la protestation et d’un métissage de musiques noires-américaines, que chaque musicien peut apprivoiser et s’approprier.

 

Sources

Une Chronologie du Jazz – Philippe Baudouin, éditions Outre Mesure

Le Jazz dans tous ses États – Franck Bergerot, éditions Larousse

Jazz, mode d’emploi, Vol.1 – Philippe Baudouin, éditions Outre Mesure

Fondements de l’harmonie tonale et modale dans le Jazz, tome 1 – Lilian Dericq & Étienne Guéreau, éditions Outre Mesure

Le Gospel : Histoire et Évolution en France et à l’International (page web introuvable)

Jazz – https://fr.m.wikipedia.org/wiki/Jazz

Les Grands Noms du Jazz – http://jazz-styles.com/46/les-grands-noms-du-jazz.html

Histoire du Jazz – https://fr.wikipedia.org/wiki/Histoire_du_jazz

 

Et pour conclure, un coup de cœur que j’ai découvert il y a deux ou trois ans : 

🎧 Écouter « Le Moustique Ambitieux » – Pulcinella

 

NOTA BENE

Je tiens à préciser que je ne suis ni musicologue, ni historienne, et encore moins experte de ce genre complexe qu’est le Jazz. Je suis juste une musicienne passionnée qui, par cette petite chronique, a tenté de retranscrire une petite chronologie condensée de ce mouvement et de remonter jusqu’à ses racines en me basant sur des documents et des ouvrages que j’ai lus. N’hésitez pas à préciser en commentaire des choses que j’aurais omises ou de me corriger si mes affirmations sont fausses, je le répète, je ne suis pas une spécialiste. Mon but est simplement de vous transmettre ma passion pour la musique en espérant que cela puisse vous intéresser.

 

 

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