Ahmad Jamal “Ballades” – Jazz In Marciac – 04/08/2019

 

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Texte : Annie Robert
Photos : © Thierry Dubuc (https://thierrydubucphotographe.zenfolio.com)
Lieu : Marciac, (FRANCE) | 04/08/2019

Le chapiteau de Marciac attend son vieux maître Jedi, comme on attend une rock star, impatient et fébrile. Il vient pour la quinzième fois et on ne s’en lasse pas. Il avait affirmé la fois précédente que ce serait sa dernière fois sur scène et on s’était résolu aux adieux. Il revient ce soir, en exclusivité et on n’arrive pas vraiment à le croire… Élégant comme toujours derrière ses lunettes bleues, il semble fragile lorsqu’il s’avance d’un pas hésitant vers son piano. Mais le sourire conquérant, la complicité avec les trois musiciens qui l’entourent est si patente que d’un seul accord, il fait s’ écarter les nuages, fondre les gouttes de pluie et lever des milliers de sourires. A 89 ans, est- il fragilisé, amoindri ? Pas un brin : clairvoyant, dirigeant son trio d’une main amicale mais présente, royal, et une vitalité à fendre les pierres. Le chapiteau exulte. Son jeu reste énergique et efficace, n’hésitant pas à s’aventurer dans les dissonances et les tensions, fait de ruptures et d’envolées lyrique. La dynamique de sa musique, son ossature, reste le rythme, incarné de façon magistrale par ses trois side-men : Manolo Badrena aux percus avec son allure de bad boy du Hell Fest, un ancien de Weather Report, avec ses congas et ses multiples objets sonores, James Cammak à la basse si expressive en contrepoint, et Herlin Riley, le batteur préféré de Marsalis à la batterie qui sait se montrer aussi volubile que sobre. Excusez du peu, des pointures comme on dit, des sidemen de luxe, rompus au jazz et au jeu de leur maître. Question rythme, le piano n’est pas en reste, il peut se montrer percutant, éclater en mouvements telluriques agités d’un groove d’enfer soutenu et coloré et retomber dans les accords les plus charmants qui nous font fondre de plaisir. Du paradoxe, de la mélodie, des craquements aussi. L’élégance est le maître mot de son jeu. Des bribes d’Afrique, des herbes folles de swing, des clins d’œil aux vieilles romances poussent dans les jardins d’Ahmad tantôt dans une simplicité d’eau de source, tantôt dans des tourbillons invités par le piano noir. Parfois debout, les mains comme des petits marteaux, se hérissant de chemins de traverses pour se recentrer et se retrouver ensuite, Ahmad Jamal est un leader à l’écoute de son groupe. Du doigt il désigne le départ des chorus, « surveille ses petits » comme une poule sa couvée, certain de toutes façons que leurs solos feront merveille, s’étonnant de leur facétie. Leur musique se donne en effet, elle est expressive, tourbillonnante ou attendrie. Elle s’aventure, s’échappe, saute les barrières, dévale les pentes ou grimpe aux arbres pour rentrer en force à l’abri de la coda. Ahmad Jamal reprend de belles ballades, l’essentiel du disque qui sortira à l’automne et quelques morceaux de «  Marseille » son précédent opus… Le temps s’écoule et on ne le sent pas passer. La salle ne veut plus lâcher son trésor national, son puits de sagesse, heureuse, joyeuse. Personne n’a sommeil. Un rappel, deux rappels. Le set a semblé si court, le temps s’est contracté si fortement. C’est pourtant le moment de laisser reposer le vieux sage. Et même si la crainte de ne pas le retrouver sur scène est présente, le plaisir a été tel que l’on s’efforce d’oublier la menace. Les Jedi sont éternels pas vrai ?

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